SOMA (Les massages sonores) est une performance pour une personne imaginée en 2012 par une plasticienne et un musicien. Passerelle entre happening, soin corporel et musique électroacoustique, les massages sonores proposent une expérience sensible et immersive, rejouant un dispositif sans âge – le soin qui allie tactile et son – en introduisant des technologies nouvelles, reliant le primitif à la technologie. Partant du principe que nos cinq sens sont déséquilibrés culturellement (sur-sollicitation de la vue, prohibition du toucher), cette pièce cherche à questionner la manière dont nous pensons notre corps et dont nous le comprenons. Renversant le protocole classique du spectacle, (plus d’artistes que de public), il annihile la question de la rentabilité et questionne la relation de pouvoir acteur/actif et public/passif, occultant le sens de la vue (la tête de l’invité est dirigée vers le sol).

Les codes du soin classique sont ainsi revisités, et déplacés : la musique devient son et matière, le massage réduit à l’état de simple contact, d’impositions, de balancements. Dans sa danse passive, le spectateur devient réceptacle et oeuvre d’art.

L’électroacoustique et l’écoute active // Le massage comme expérience
substantielle et non comme récompense au travail.

Pour beaucoup, le massage est au toucher ce que la musique est à l’ouïe : érigé en art, créatif, il reste néanmoins d’une part accompagné dans les spas d’une musique de bien-être qui, entre orientalisme douteux et mélodies régressives semble être fabriquée pour forcer à la détente, ou à l’idée que l’on s’en fait : objet de luxe ou de récompense, il se destine trop souvent à une sphère privilégiée. Éventré par la pensée consumériste, le massage est instrumentalisé comme loisir et ne se vit plus comme une expérience fondamentale et substantielle…

De la même manière, que nous reste-t’il de notre capacité d’écoute après tant de temps à entendre de la musique industrielle, des slogans, les bruits urbains ? La qualité du toucher, lors de la performance, tend à ressembler à celle de la musique électro-acoustique, invitant à une double écoute, l’une du son, l’autre du corps.

Quand on dit qu’une musique touche ou fait vibrer, c’est au sens propre. Le son de ma voix pénètre par votre conduit auditif et fait vibrer votre tympan ; c’est très intime. Et quand vous me parlez, vous me touchez de la même manière.
Daniel Bernard Roumain, musicien

Epicentre et onde de choc // Théories, réflexions et pistes de travail.

Où et comment la propagation sonore se manifeste-elle sur notre corps ? Les différentes études menées en psychoacoustique ont démontré qu‘il y avait bien un lien entre l’écoute dite musicale et l’influence de celle-ci non seulement de manière comportementale et neurologique mais aussi d’une point de vue biologique.


La position d’écoute que nous souhaitons obtenir avec ce projet privilégie la rupture d’avec l’environnement proche. Cette « écoute réduite » selon les termes de Pierre Schaeffer crée une intimité entre le sujet même et la forme musicale affranchie de toute origine gestuelle et/ou visuelle.

On pourrait dire que l’avènement de la musique enregistrée a rendue possible ce genre d’expérience bien que le champs d’écoute s’est considérablement rétréci. Auparavant, on associait un certain idéal musical à « la musique des sphères », les principes mathématiques du théorème de Pythagore postulant l’existence d’une musique universelle qui rayonnait indéfiniment dans l’espace et le temps.

Vers une cartographie de l’écoute.

Avec la musique enregistrée les sphères sont devenues des disques, et l’idée d’une troisième dimension a été plus ou moins évacuée. La musique, qui à l’origine, était ancrée dans le corps humain, a fini par se figer et s’aliéner. Aujourd’hui, alors que la révolution numérique refaçonne les modes de reproduction et de distribution de la musique, la voilà soumise à une nouvelle incarnation.

L’objet numérique se faufile par les fentes de la matière, s’échappe des rainures des disques de vinyle et (re)devient liquide et éthérée. Dans ce système, la musique n’est plus une affaire d’objets mais de pure circulation. En considérant l’histoire dans son ensemble, on constate que cette notion de la musique en circulation n’est pas nouvelle et qu’elle ne diffère qu’en termes de degrés et de vitesse des traditions orales d’avant les techniques d’enregistrement (que ce soit dans l’Europe d’avant la Renaissance ou dans l’Afrique précoloniale).

La musique redevient pour ainsi dire un art physique, un art de la résonance et du contact total. La technologie a permis de compenser ce manque en tentant de rediriger la musique vers le corps. Dans les concerts rock, le public est assommé par les ondes sonores amplifiées que diffusent une tonne de haut-parleurs. Le punk rock a poussé plus loin cette tentative de retrouver l’aspect viscéral de la musique en montant considérablement le volume. C’est d’ailleurs sur la question de l’espace, plus que toute autre, que se sont concentrées les tentatives de l’industrie de la stéréophonie pour ré-acheminer la musique vers le corps (le mot «stéréo» signifie «solide»).

Synesthésie.

En 2000, lors de la présentation d’une rouvre de Stockhausen intitulée Hymen (un collage d’ondes courtes créé en 1968), la salle fut plongée dans le noir et les spectateurs encouragés à fermer les yeux et à tourner la tête d’un côté et de l’autre. “ Je crois que vous serez agréablement surpris ”, a dit le compositeur, et il avait raison, il y avait, dans tous les angles, des sonorités qui s’évanouissaient et d’autres qui semblaient surgir de nulle part, et notre rapport à la musique devenait intimement lié à notre propre orientation physique et à notre conscience de soi.


On peut constater qu’il y a des liens implicites entre l’art sonore et l’histoire de la science. On dit que l’inventeur Nikola Tesla a participé à la fabrication de plaques vibrantes conçues pour donner de la vitalité ; il a été prouvé que l’un des effets imprévus de ces expériences fut la production de fréquences infra-graves qui, lors de certains essais, ont causé des nausées, l’accélération du rythme cardiaque, ou peut-être même la mort… Il témoigne d’un désir d’expérience qui s’atrophie dans la dématérialisation et la reproductibilité infinie des objets musicaux. Ainsi, les auditeurs eux-mêmes sont « joués » par le son. Si la voix est l’instrument premier, il semble que le corps, lui, demeure l’ultime enceinte de haut-parleur.

Ouvrir/partager/mutualiser/

En Janvier 2016, deux musicien.e.s et deux toucheur.e.s rejoignent le duo initial : Les Massages sonores sont désormais un groupe de travail et d’expérimentation, qui à chaque représentation réinvente le dispositif en fonction des idées de chacun : SOMA devient une expérience d’intelligence collective, de mutualisation d’énergies, de matériel et de savoir.

Le collectif compte désormais six personnes, Yasmine Blum, Bertrand Wolff, Lucien Gaudion, Anne-Sophie Popon, Gaétan Parsehian, Elisa Voisin.